Arche de Zoé : retour sur un naufrage – lepoint

Cinq ans après les faits, « les naufragés du bien » vont s’expliquer devant la justice française. Six membres de l’Arche de Zoé sont jugés à partir de lundi devant le tribunal correctionnel de Paris pour avoir tenté de faire venir en France 103 enfants, présentés comme des enfants du Darfour. Certains des prévenus ont déjà été condamnés au Tchad à huit ans de travaux forcés avant d’être rapatriés en France, puis graciés en mars 2008 par le président Idriss Déby.

La justice française va tenter de démêler les ressorts de cette action rocambolesque menée par Éric Breteau. Le président de l’association est poursuivi avec sa compagne Émilie Lelouch pour escroquerie, aide à l’entrée et au séjour irrégulier de mineurs étrangers et exercice illégal de l’activité d’intermédiaire en vue de l’adoption d’enfants. Ils encourent 10 ans de prison et 750 000 euros d’amende, mais ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas être présents au tribunal. Quatre autres personnes seront également jugées, ainsi que l’association elle-même en tant que personne morale.

Mise en garde

Au départ, l’Arche de Zoé, créée par Éric Breteau en 2005, avait pour but de prendre en charge, à travers un village d’accueil, les enfants victimes du tsunami de décembre 2004 en Asie. Une fois l’opération terminée, l’association se lance en 2007 dans un nouveau projet : celui de « sauver les enfants du Darfour », cette région de l’ouest du Soudan, théâtre d’un conflit entre rebelles et armée gouvernementale depuis 2003.

Éric Breteau mène une première mission d’évaluation sur le terrain durant laquelle il multiplie les contacts. De retour en France, il est reçu, à sa demande, par des membres du cabinet de Rama Yade, alors secrétaire d’État aux Affaires étrangères et aux Droits de l’homme. L’accueil réservé à son projet est plutôt glacial. On le met en garde contre toute opération visant à ramener des enfants du Tchad et du Soudan « en dehors des règles de droit ». Alerté, le secrétariat général de l’Autorité centrale pour l’adoption internationale établit un signalement auprès du parquet. Une information judiciaire est ouverte pour « exercice illicite d’activité intermédiaire en vue d’un placement ou de l’adoption d’enfants ».

Éric Breteau et sa compagne sont entendus le 10 août par la brigade de protection des mineurs de Paris. Aux enquêteurs Breteau affirme que les enfants ramenés en France seront accueillis par des familles d’accueil bénévoles en attendant qu’un juge nomme pour chacun un tuteur légal provisoire, capable de demander au nom de l’enfant le statut de réfugié politique. Breteau nie que le but de l’organisation est de faire adopter les enfants et affirme que l’argent « n’est pas un critère de sélection des familles », encouragées à faire un don pour permettre l’évacuation. « Nous situons bien notre action sur l’évacuation d’urgence et l’accueil des enfants. […] Une fois réfugiés, ils deviendront français, donc adoptables », résume-t-il, selon le P-V d’audition publié par Le Nouvel Observateur. Breteau confirme aux enquêteurs que les enfants seront transférés en avion et qu’un hangar destiné à les accueillir à leur arrivée a été loué par l’association. Il reste toutefois évasif sur la date de l’opération, « dans les six mois », répond-il.

L’Arche de Zoé a disparu des radars

En septembre, les premières équipes de l’Arche de Zoé s’envolent pour le Tchad. Elles se présentent sous le nom de Children Rescue, association non déclarée en France. L’Arche de Zoé a disparu des radars. Tout comme la prévention du Quai d’Orsay. Aux autorités locales, les membres de l’association assurent vouloir créer à Abéché, une région frontalière du Darfour soudanais, un centre d’accueil pour les enfants en détresse, sans mentionner une possible évacuation vers l’Hexagone. En France, les familles candidates à l’accueil – près de cinq cents se sont portées volontaires – sont informées que l’arrivée des enfants se fera prochainement, en octobre. Mais, sur le terrain, l’association n’aurait trouvé que des orphelins de guerre déjà pris en charge, pour la plupart, par les associations présentes sur place. Plutôt que d’assumer l’échec de la mission, Éric Breteau aurait accepté de ramener des enfants tchadiens.

Le 25 octobre, six membres de l’association sont interceptés par les autorités tchadiennes à l’aéroport d’Abéché. Avec eux, 103 enfants, affublés de faux pansements, qu’ils s’apprêtaient à rapatrier en avion vers la France. Sont également interpellés sept Espagnols et un Belge qui composent l’équipage de l’avion. Une semaine plus tard, un rapport accablant du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés révèle que sur les « 103 enfants d’Abéché », âgés de un à dix ans, 91 enfants avaient un parent. Pour les douze autres, souvent trop petits pour pouvoir s’exprimer, le flou subsiste.

Les parents ont affirmé à la justice tchadienne que s’ils avaient confié leurs enfants à l’Arche de Zoé, c’était parce qu’on leur avait promis la création au Tchad d’un centre d’éducation qui accueillerait leurs bambins. Depuis leur arrestation, Éric Breteau et sa compagne ont toujours livré la même version : « Ce sont bien des enfants soudanais orphelins qui nous ont été amenés par des chefs de village. » Quant à Émilie Lelouch, elle avait affirmé « avoir obéi à des ordres afin de sauver ces enfants en les amenant dans un pays en paix. Nous n’avions pas à demander l’autorisation pour sauver ces enfants. » Leurs convictions ont-elles changé ?


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