Le crédit de Déby – L’express

C’est l’un des dommages collatéraux de l’Opération Serval, intervention militaire par ailleurs tout à fait légitime. Un effet pervers dont le maître du Tchad Idriss Déby Itno, passé maître dans l’art de manipuler les inhibitions postcoloniales de l’Occident, a su une fois encore tirer profit pour conforter son assise et bâillonner ses opposants. Sous le cagnard du Nord-Mali, entre sable, grottes et rocaille, la France avait un tel besoin de la rugueuse expertise du contingent dépêché par N’Djamena qu’elle tend à tempérer ses désaveux quand l’ami Déby déclenche une énième purge domestique. Invoquant le 1er mai « une très grave conspiration », le « complot d’un groupuscule d’individus mal intentionnés » accusés d’avoir « cherché à mener une action de stabilisation contre les institutions de la République » -on appréciera au passage la légèreté soviétique de cette logomachie- « IDI » a ordonné en deux temps l’arrestation de quatre députés, de trois officiers supérieurs et de deux journalistes. Parmi les élus internés, Gali Ngothé Gatta, dont nous avions narré l’an dernier, ici même, la mésaventure : six semaines de cachot pour « complicité de braconnage de phacochère ».

La réaction de Paris ? Le minimum syndical. Un porte-parole du Quai d’Orsay a ainsi fait part de la « préoccupation » des autorités tricolores. Ce qui, dans le lexique diplomatique, équivaut grosso modo à un furtif froncement de sourcil. Nul doute qu’à l’heure de la traque aux djihadistes, l’armée tchadienne a payé dans le massif des Ifoghas un écrasant tribut -38 tués a minima et des blessés par dizaines. Nul doute que la France a contracté une forme de dette envers l’ancien rebelle et chef zaghawa. De là à consentir à Déby un crédit illimité… « Personne n’est au-dessus de la loi », claironne celui-ci. Au-dessus de la sienne, c’est l’évidence.

L’impératif anti-terroriste vaut à d’autres potentats africains, si ambigu soit leur zèle, une mansuétude que l’on espère circonstancielle. Tel est à titre d’exemples le cas du Camerounais Paul Biya, dont l’engagement contribua amplement à abréger le calvaire de la famille Moulin-Fournier, ou du Congolais Denis Sassou-Nguesso. Sans doute ceux-ci, inquiétés l’un et l’autre sur le front des « biens mal acquis », espèrent-ils un répit, un sursis, voire un oubli pour solde de tout mécompte. A tort ? L’avenir tranchera.

Le pandémonium sahélien aura fourni à François Hollande, pour le meilleur et pour le pire, une initiation accélérée à la Realpolitik africaine. Reste à souhaiter que ses louables plaidoyers en faveur de l’Etat de droit s’y ensableront pas.


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