TCHAD: Neutralité ou impartialité de la force nouvelle force internationale ? – Irin

La nouvelle force de l’Union européenne et la Mission des Nations Unies prêtes à être déployées au Tchad ont pour mandat de protéger contre les attaques des bandits armés, des miliciens, des rebelles et de certains combattants étrangers les organisations humanitaires qui viennent en aide à des centaines de milliers de civils.

Mais les acteurs humanitaires présents au Tchad craignent que si la mission des forces internationales n’est pas distincte et dissociée des actions humanitaires, cela risque de compromettre ces opérations.

« Dans ce type de conflit, il est très important de comprendre et de faire la distinction entre les termes ‘neutralité’ et ‘impartialité’ », a confié à IRIN Thomas Merkelbach, représentant du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au Tchad.
Plusieurs responsables d’organisations humanitaires ont fait part de leurs préoccupations lors de réunions avec des équipes militaires déjà présentes sur le terrain.

M. Merkelbach s’est dit surpris par le fait que certains représentants de la force de l’Union européenne (EUFOR) et de la Mission des Nations Unies pour la République centrafricaine et le Tchad (MINURCAT) avec lesquels il s’était entretenu ne semblaient pas faire la différence entre ces deux principes.

« Je les entends employer ces termes indifféremment », a noté M. Merkelbach, ajoutant que le succès ou l’échec de la mission pourrait dépendre de l’aptitude de ces représentants à faire la distinction entre ces deux termes et à agir en conséquent.

Selon lui, la neutralité est un principe fondamental qui est au-dessus de tout concept politique. Comme indiqué dans les statuts du mouvement de la Croix-Rouge, la neutralité implique que le mouvement « s’abstient de prendre part aux hostilités et, en tout temps, aux controverses d’ordre politique, racial, religieux et idéologique ».

L’impartialité, en revanche, fait référence à la distribution de l’aide humanitaire. Selon les statuts de la Croix-Rouge elle s’applique seulement à « secourir les individus à la mesure de leur souffrance et à subvenir par priorité aux détresses les plus urgentes ».

Le mandat de la force militaire internationale au Tchad n’est pas de « soulager, mais d’assurer la protection des organisations humanitaires afin qu’elles puissent mener plus efficacement leurs opérations.

M. Merkelbach et bon nombre d’autres acteurs humanitaires craignent toutefois que les principaux responsables de la force militaire internationale ne comprennent pas pourquoi il est très important de faire cette distinction.

Neutralité

« Nous craignons d’être associés à l’EUFOR », a expliqué Jef Imans, représentant pays de l’International Rescue Committee (IRC).

« Si certains groupes armés considèrent que la force internationale n’est pas neutre et qu’ils l’associent aux opérations humanitaires internationales, alors nous pourrons devenir des cibles », a-t-il affirmé.

Et ces groupes armés ont peut-être des raisons de ne pas considérer l’EUFOR comme une force neutre. En effet, la résolution des Nations Unies l’autorise à recourir à la force dans certaines circonstances, conformément aux dispositions du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies. (La MINURCAT est une mission chargée d’assurer la formation d’agents de police et de mener des opérations de surveillance, mais elle ne dispose pas de troupes armées.)

Plus important encore, bon nombre des quelque 3 500 éléments qui composeront l’EUFOR seront pris sur le contingent des troupes françaises déjà basées au Tchad, ancienne colonie française.

Les forces françaises appuient « indirectement » l’armée tchadienne, selon l’armée française, et plusieurs groupes rebelles ont également déclaré la guerre à la France.

Si l’EUFOR devait attaquer les forces rebelles, elle serait également considérée comme une force favorable au gouvernement tchadien, selon Philippe Verstraeten, coordinateur de programmes pour le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

« Et si les rebelles associent l’EUFOR aux acteurs humanitaires internationaux présents dans l’est du Tchad, alors il sera plus difficile et plus dangereux de mener à bien nos opérations ».

En effet, les humanitaires craignent de ne plus être acceptés par la population qu’ils tentent d’aider, a affirmé Inah Kaloga du CICR au Tchad.

Le risque – de considérer l’EUFOR comme une force ni neutre, ni impartiale – explique pourquoi les travailleurs humanitaires pensent qu’il est particulièrement important que l’EUFOR ne fasse pas l’amalgame entre les opérations de sécurité et l’action humanitaire.

« C’est pour cette raison que nous insistons tant sur la distinction qu’il faut faire entre la mission de la force militaire internationale et ce que nous faisons en tant qu’acteurs humanitaires », a précisé Mme Kaloga.

Plusieurs représentants d’organisations humanitaires ont affirmé que les responsables militaires avec lesquels ils s’étaient entretenus au Tchad n’en comprenaient pas toujours la raison.

Les forces militaires internationales ont souvent de meilleurs moyens logistiques pour assurer la distribution de l’eau et des vivres aux civils, a noté le représentant d’IRC.

« Ces forces sont peut-être aussi très enthousiastes lorsqu’il s’agit d’accomplir ces missions pour s’attirer la sympathie des populations locales et pour ne pas être considérées comme des ennemis ».

Impartialité militaire

L’EUFOR a clairement fait savoir qu’elle n’entendait pas confondre les opérations de sécurité et la mission d’assistance des organisations humanitaires.

« Il se peut que, pour des raisons de logistique, nous soyons amenés à de construire une piste d’atterrissage ou un pont qui peuvent aussi servir aux acteurs humanitaires », a expliqué le lieutenant-colonel Patrick Poulain, porte-parole de l’EUFOR. « Mais notre mandat est d’assurer la sécurité, et si nous parvenons à le faire, ce sera suffisant pour amener la population se ranger de notre côté ».

Selon Mme Kaloga du CICR, il peut arriver cependant que la force internationale soit contrainte d’apporter une assistance humanitaire aux populations civiles.
« Imaginez qu’une patrouille de l’EUFOR tombe sur des civils et des combattants blessés qui ont urgemment besoin d’une assistance médicale », a-t-elle indiqué.

Dans de telles circonstances, la force internationale se doit d’accomplir une mission humanitaire. « Elle doit agir pour ‘soulager la souffrance des blessés et le faire en toute impartialité quel que soit le camp auquel appartiennent les blessés », a-t-elle indiqué.

Le problème le plus important, a-t-elle souligné, est qu’une mission militaire a toujours une portée politique.

« La mission peut parfois susciter des débats qui poussent à faire des choix politiques », a affirmé Mme Kaloga. « Ce qui pourrait amener la mission à être ni neutre, ni impartiale et nous, en tant qu’organisations humanitaires, courons le risque d’être politisés si nous lui sommes trop intimement associés ».

Aucune référence à la neutralité et à l’impartialité ne figure dans les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies et du Parlement européen autorisant le déploiement de la mission de l’EUFOR, alors que le CICR, il s’agit de deux principes fondamentaux de son mandat.

« Pour nous, ce ne sont pas des concepts abstraits », a dit Mme Kaloga. « Ce sont des principes actives que nous appliquons pour parvenir à nos fins ».


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