Tchad: Déby face à ses ennemis – Africa Confidential

Après avoir envoyé des troupes au Mali et tenté de jouer les médiateurs en Centrafrique, le président est confronté à de nouvelles tentatives de déstabilisation au plan intérieur.

Ces derniers temps, le président Idriss Déby Itno a passé plus de temps sur la scène internationale que durant tout le reste de sa carrière présidentielle. Son engagement militaire contre les islamistes au Mali a été unanimement salué. En revanche, le rôle qu’il a joué dans la crise en Centrafrique a été très largement condamné. Au plan intérieur, il aurait fait l’objet d’une tentative de putsch, dans un contexte inancier de plus en plus tendu.

En janvier, de nombreux Etats étrangers, à commencer par la France, ont applaudi sa décision d’envoyer 2.000 hommes au Mali. De tous les pays africains, c’est de loin le contingent le plus important. Le jour même de l’arrivée des forces françaises au Mali, le 11 janvier, Déby a de nouveau été félicité pour avoir bloqué les rebelles centrafricains de la Séléka dans la ville de Damara, et a joué les médiateurs à Libreville (Gabon), dans les discussions sur la transition civile en Centrafrique.

Quatre mois plus tard, Déby a plutôt l’air d’un despote assiégé que d’un leader régional conquérant. Il airme avoir déjoué un complot contre le régime le 1er mai dernier, et a fait arrêter une dizaine de parlementaires, oiciers militaires et fonctionnaires, en violation de la loi. Dans le même temps, le ministère de la Justice, dirigé par Jean-Bernard Padaré, a lancé des mandats d’arrêt contre des individus accusés d’avoir participé à des exactions à l’époque du président Hissène Habré, bien que bon nombre d’entre eux aient travaillé pour Déby jusqu’à il y a peu. Le prédécesseur de Déby a été au pouvoir de 1982 à1990.

Pour comprendre ces revirements, il faut remonter à la dernière ofensive contre Ndjamena et son régime, début 2008. En février de cette année là, avec l’aide du président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, et du défunt numéro un libyen Mouammar Kadhai, il avait repoussé les rebelles emmenés par Mahamat Nouri et Timan Erdimi. Nouri présidait l’Union des forces pour la démocratie et le développement et Erdimi était à la tête du Rassemblement des forces pour le changement. Les troupes françaises, dirigées par le colonel Jean-Marc Marill, avaient organisé la défense du palais présidentiel et assuré le transport des munitions fournies par Kadhai.

Nouri, réfugié en France mais recherché ans le cadre d’un mandat d’arrêt international tchadien, et Erdimi, qui s’est installé à Doha, in 2009, n’étaient pas d’accord, et leurs forces, divisées, ont été battues. Quelques escarmouches ont encore eu lieu, mais le soutien populaire dont semblaient bénéicier les rebelles s’est précédemment s’est apparemment dissipé.

Visite à Khartoum

En janvier 2010, Déby a efectué une visite clé à Khartoum, qui avait soutenu les rebelles tchadiens. Au printemps et à l’été 2009, il avait tenté de jouer les médiateurs entre le défunt Khalil Ibrahim Mohamed, leader de l’un des groupes de l’opposition armée au Darfour, le Justice and Equality Movement, et le président Omer Hassan Ahmed el Bechir. Déby fait partie des Zaghawa. Leur territoire s’étend le long de la frontière entre le Tchad et le Soudan, et ce sont eux qui fournissent le gros des partisans du JEM. Malgré son échec, Déby a réussi à faire valoir son point de vue auprès de ceux qui, au Tchad, soutenaient le JEM, à savoir que Khalil, loin de vouloir la paix, souhaitait en fait prendre le pouvoir à Khartoum. Il a ainsi regagné le soutien des Zaghawa, et du clan Kobe de Khalil en particulier.

Déby a été chaudement remercié par le Soudan. Le général Salah Abdullah Mohamed « Gosh », Défenseur des rebelles tchadiens à Khartoum et patron des services de renseignement, a été limogé en août 2009 et les deux pays ont renoué avec l’entente cordiale des années 1990 à 2005. Les rebelles tchadiens ont perdu leur sanctuaire au Soudan: la plupart d’entre eux ont étés désarmés et sont rentrés auTchad. Une minorité a rejoint la Popular Defence Force, d’autres sont partis en Centrafrique se battre avec la Convention des patriotes pour la justice et la paix, qui était à l’époque dirigée par le colonel Charles Massi (présumé mort), Souleymane Nestor Karama et le colonel Hassan Zakaria. D’autres se sont installés au Darfour.

Déby a ainsi retrouvé son ascendant sur les Zaghawa tchadiens. Il a choisi de récompenser des personnalités Zaghawa, en particulier au sein de son sous-groupe, les Bideyat, en leur ofrant des postes au gouvernement ou des avantages économiques. Après 2009, bon nombre des membres de son ethnie ont été nommés à des postes de direction au sein des services iscaux, tandis que d’autres ont rejoint le secteur privé auquel l’État, voire la présidence elle-même, accorde des marchés directement sans appel d’ofres. A l’époque, les recettes pétrolières paraissaient suisantes pour régler toutes les dettes politiques.

Mais les ferments de l’instabilité étaient déjà présents. Tout d’abord, la présidence a monopolisé la distribution des recettes pétrolières, ce qui conférait un pouvoir considérable a quiconque avait accès au chef de l’Etat. Son épouse, Hinda Mahamat Abderahim Acyl Ahmat (alias Hinda Déby Itno), a provoqué des luttes intestines au sein des Zaghawa en contrôlant étroitement l’accès à son époux et en défendant son propre réseau d’intérêt. Son inluence s’étend également aux principaux ministères mais de nombreux Zaghawa ne veulent pas en passer par son intermédiaire. Résultat, Déby procède sans cesse à des remaniements ministériels pour tenter d’apaiser les conlits. Il y en a eu trois ces trois derniers mois et le premier a eu lieu à peine deux semaines après la constitution de l’équipe initiale.

En second lieu, les recettes pétrolières sont désormais insufisantes pour inancer à la fois le clientélisme et les ambitions de Déby pour son pays. Depuis le retour de la paix dans l’est et le sud, son objectif est de soigner sa notoriété et de favoriser la prospérité. De nouvelles découvertes pétrolières ont eu lieu. Les gisements de Mangara et Mandila pourraient produire environ 45.000 barils par jour, et celui de Ronier jusqu’à 40 000 barils. Le pays devrait donc bénéicier d’un accroissement de recettes signiicatif d’ici 2015. Toutefois, les anciens gisements pétroliers sont sur le déclin. Exxon ne produit plus que 86.000 bpj, soit moitié moins qu’en 2003. En troisième lieu, les crises régionales n’ont pas toujours tourné à l’avantage de Déby. En soutenant le colonel Kadhai, il s’est fait des ennemis à Tripoli et Benghazi. Certains des anciens opposants de Déby au Tchad, qui étaient du côté des vainqueurs en Libye, vivent désormais à Benghazi Et préparent leur vengeance. Le soutien que Déby a apporté à Kadhai jusqu’en juin 2011 a également déplu au Qatar, qui a gelé d’importants projets à N’Djamena. Timan Erdimi a déclaré depuis son exil à Doha que Déby était de nouveau menacé,propos qui ont forcément reçu l’aval des autorités du Qatar.

Déby doit également se méier des pièges qui le menacent en Centrafrique. Au départ, les dirigeants de la Séléka, Michel Am Nondokro Djotodia et le leader du CPJP, le « général » Noureddin Adam, avaient promis à Déby d’empêcher les rebelles d’origine

tchadienne de contester son autorité. Déby a le sentiment que cette garantie n’est pas suisante et a réussi à obtenir la nomination du général Mahamat Bahar à la tête du renseignement militaire centrafricain, le deuxième bureau. Il aurait été durant longtemps l’agent, à Bangui, de l’agence nationale de sécurité, les services de renseignement tchadiens. Le Mali a également été source de problèmes imprévus. En trois mois, l’armée tchadienne a perdu 38 hommes. Ce bilan est lourd. A N’Djamena, on murmure que près de la moitié d’entre eux ont péri dans une seule embuscade, du fait d’une erreur tactique de leur commandant, le général Mahamat Idriss Déby Itno, qui n’est autre que le ils du président, âgé de 29 ans. Une bonne partie des victimes font elles aussi partie de la famille du président et leurs parents sont furieux que les médias oiciels aient fait l’éloge des succès militaires du ils du chef de l’Etat.

Certains officiers tchadiens pourraient également avoir tenté de proiter du traic de drogue qui prospère sur leur théâtre d’opération au Mali. L’armée française a tempéré ces craintes. Le 12 mai, le président Déby a organisé une grande cérémonie pour le retour à N’Djamena de plus de 500 soldats. Cette parade a été l’occasion de mettre à l’honneur les membres de son ethnie, ainsi que son ils. Le sang versé pourrait coûter très cher. À N’Djamena il se murmure que les 56 milliards de francs CFA (110 millions de dollars) que les États-Unis, la France et d’autres auraient versé au Tchad pour sa contribution à la campagne malienne n’auraient pas été correctement repartis. Les proches du Déby auraient été mieux servis que les autres.

Bien que les relations avec le régime soudanais soient plutôt bonnes, Déby doit composer avec la poursuite des combats au Darfour, et surtout avec le JEM, désormais dirigé par le frère de Khalil Ibrahim, Jibreel Ibrahim Mohamed, qui accuse Déby avoir tué Khalil. Déby a efectivement joué un rôle dans la dernière scission au sein du JEM mais son protégé qui a signé la paix avec Khartoum à Doha, Mohamed Bashar Ahmed, a été tué dans une embuscade alors qu’il revenait au Soudan. Le conlit s’est intensiié au Darfour où près de 30 000 personnes ont récemment fui les violences.

Répression

Ces diicultés régionales constituent la toile de fond des initiatives de Déby contre de supposés conspirateurs, réels ou imaginaires, au plan intérieur. Il y a plusieurs théories pour expliquer son comportement. Le plus probable est qu’il se sent menacé par une révolution de palais plutôt que par une opposition désorganisée et impopulaire. Autre hypothèse, et ce n’est pas la première fois qu’elle est avancée, il serait devenu paranoïaque. Les défenseurs de cette théorie soulignent son comportement de plus en plus imprévisible et notamment son incapacité à aller au bout de ce qu’il a entrepris. L’un des aspects les plus curieux de la crise politique actuelle est le comportement des alliés étrangers de Déby, en particulier des USA qui le soutiennent mais gardent le silence, et de la France. Au début de son mandat, le président François Hollande associait Déby à la disparition, en 2008, de son ami Ibni Oumar Mahamat Saleh, membre de l’Internationale socialiste. Aujourd’hui Déby pourrait être la seule chance de Hollande d’éviter l’enlisement dans le nord du Mali. En outre, de nombreux acteurs de la politique africaine estiment Déby, notamment le directeur des afaires africaines au Quai d’Orsay, Jean-Christophe Belliard. Durant sept ans, Paris et Bruxelles, et depuis peu seulement l’Union africaine, cherchent à apaiser les critiques internationales envers le chef de l’État tchadien. Le chef d’état-major particulier de Hollande, le général Benoît Puga, a participé à l’élaboration de la contre-ofensive contre les rebelles en février 2008.


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2 Commentaires

  1. Eric Dieudonné

    Félicitation pour cette analyse riche d’informations;  je me demande si y’a pas la suite  par ce  qu’il y’a pas de conclusion et la signature de l’auteur.Une remarque aussi par rapport aux erreurs  de saisie .
    Merci a vous.

  2. Akhbach

    Je voudrais attirer votre attention sur la presence de tres nombreux MOUCHARDS sur le territoire Francais, operant pour le compte du Soldat de la France, Deby. Nous confirmons que DJIBRINE IZERINGO a ete vu en 2010, en train de deposer ses « informations » au Bureau de l’ANS de N’Djamena. Apres avoir denoncer son article « Anti-Deby » paru dans LE TCHADANTROPHUS, notre commentaire a ete efface avant d’etre enleve. Ce qui confirme que MAHAMAT ASSILECK HALATA a ete « retourne » aussi. Nous comprenons mieux pourquoi certains « manifestants » veulent absolument etre vus, sans la moindre crainte pour leurs familles demeurees au Pays. Ainsi va le Tchad gangrene par la France. Mais il y a 1 Dieu.