Un goût d’inachevé à N’Djamena – Le Temps

Kiosque: sur le procès de L’Arche de Zoé, la presse française et l’africaine n’ont pas la même opinion.

Le verdict est sévère, mais est-il juste? Au lendemain de la condamnation des membres de L’Arche de Zoé à huit ans de travaux forcés, les commentaires divergent. Journalistes et blogueurs africains voient dans ce verdict un acte de dignité et de résistance face au «néocolonialisme». La presse française, en revanche, souligne les défaillances et le caractère expéditif du procès.

Le Monde publie un article effarant sur le délabrement du système judiciaire au Tchad. La Cour criminelle de N’Djamena, qui a jugé les six humanitaires français, ne s’est pas réunie pendant trois ans, entre 2004 et 2007! La faute à l’indigence des finances tchadiennes, mais surtout au manque de respect de la population envers la justice. Les magistrats sont souvent maltraités et menacés, les verdicts pas respectés, les arrangements ou vengeances privées préférés aux tribunaux. «Ici, quand on craint les foudres de la justice, on loue les services de militaires qui, en uniforme, vont intimider le juge ou la partie adverse, témoigne un juriste sous le couvert de l’anonymat. C’est aussi un moyen pour les soldats d’arrondir leur solde.» Dans ces conditions, le jugement des membres de L’Arche de Zoé fait du bien: il redonne un peu de dignité à une justice tchadienne qui en avait grand besoin.

La hâte avec laquelle le procès a été conduit n’en est pas moins frappante. La Charente libre le relève avec ironie: «Comment, en effet, ne pas jalouser l’étonnante célérité de cette justice tchadienne qui aura mis deux petits mois pour boucler l’enquête, l’instruction, expédier le procès et délivrer sa sentence?» L’éditorial de Libération est de la même veine: «Bouclé en quelques jours – bâclé, serait-on tenté de dire – le procès de N’Djamena n’aura pas permis d’apprendre grand-chose.» La faute aux principaux acteurs, dont aucun n’avait vraiment intérêt à la manifestation de la vérité: les membres de L’Arche de Zoé voulaient dissimuler leur amateurisme, le gouvernement français désirait les rapatrier au plus vite, son protégé, le pouvoir tchadien, se contente d’une victoire symbolique, puisque les Français ont été jugés sur son territoire.

Mais pour certains Africains, c’est justement ce qui importe. «C’est déjà un point positif pour les Tchadiens que leur justice ait conduit ce procès, sur le sol tchadien», estime Le Pays. Il y voit une «preuve que les Africains sont en mesure de résister aux injonctions de l’ex-puissance coloniale». Les déclarations de Nicolas Sarkozy, qui avait promis d’aller chercher les détenus de L’Arche de Zoé au Tchad «quoi qu’ils aient fait», étaient une «aberration néocolonialiste» qui, selon Le Pays, a eu le mérite de «mobiliser le peuple tchadien et l’opinion africaine».

Sur Internet, le site Rue89.com a recensé des blogs politiques, au Tchad et au Congo-Brazzaville, qui voient dans ce jugement un progrès historique. «L’Afrique, par le Tchad, montre que le complexe d’infériorité ou le complexe du colonisé s’estompe quelque peu», commente un site proche de l’opposition congolaise. Certains opposants tchadiens sont moins enthousiastes: «Ce n’est pas un secret qu’Idriss Deby doit son maintien au pouvoir à l’Etat français et surtout à son armée.» Les condamnés devraient donc être très vite rapatriés pour purger leur peine, sans doute considérablement raccourcie, en France.

Le Monde. Le journal du soir tire à quelque 312000 exemplaires. Sa direction vient de démissionner après les lourdes pertes de 2007.

La Charente libre. Avec quelque 38000 exemplaires, ce journal d’Angoulême est souvent cité comme une voix représentative de la province.

Libération. Convalescent après la grave crise financière subie en 2006, le titre voit son tirage – 127229 exemplaires en moyenne l’an dernier – augmenter légèrement.

Le Pays. Quotidien burkinabé créé en 1991, il se décrit comme «indépendant de tous camps politiques» et se veut «un catalyseur de notre processus de démocratisation». Sa diffusion reste modeste: environ 3000 exemplaires.

Rue89.com. Fondé par des anciens de «Libération», ce site d’information est devenu l’un des principaux du genre en France.


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