Exclusif: les confessions d’un militaire privé – LeNouvelObservateur

BoukharoubaLes couloirs du palais de justice de Paris résonneront ce jeudi de l’écho des bombardements et des rezzous, ces raids menés à tombeau ouvert à travers le Sahel  par les combattants tchadiens. La 11eme chambre du tribunal de s grande instance de Paris juge Habib Boukharouba, fondateur et PDG de la société de « services militaires » Griffon

Aerospace. Ce Français né à Oran est un chef d’entreprise d’un genre un peu particulier : «entrepreneur en armées»,  Longtemps, il a développé ses activités avec le consentement de la France. Aujourd’hui, il est accusé de s’être livré « en bande organisée », au «commerce d’armes de guerre sans y être autorisé par l’Etat ». Il risque jusqu’à dix ans de prison et 500 000  euros d’amende. Son histoire, jamais racontée, est emblématique des interventions parallèles menées par la France en Afrique. On y retrouve les réseaux de Claude Guéant, tout puissant secrétaire général de  I’Elysée sous Sarkozy, mais aussi un noble bourguignon reconverti dans le commerce de munitions et des pilotes d’élite partis chercher l’aventure dans le privé.

Comme dans les films, « tout commence par un coup de téléphone ». Dans son pied-à-terre parisien décoré de  maquettes et de photos d’avions, Habib Boukharouba, cinquantenaire jovial et ex-pilote de la 33eme escadre de l’armée de l’air, raconte son histoire.  Elle débute au printemps 2005. Jacques Chirac est alors à I’Elysée, Dominique de Villepin à Matignon. Habib Boukharouba, revenu dans le civil depuis quelques années déjà, s’active en Algérie où il vend des avions affectés à la protection des frontières. Un jour, il reçoit un coup de fil d’un certain Abakar Manany, l’émissaire personnel en France du président du Tchad Idriss Déby. Lhomme se recommande d’un fonctionnaire de la Délégation générale de l’Armement, Aymeric Rozet, et expose son problème : le régime tchadien est en butte aux assauts d’une guérilla. Soutenus par le Soudan, ces rebelles sont dirigés par deux anciens conseillers du président tchadien, les jumeaux Tom et Timan Erdimi, qui connaissent tous les secrets du régime. Pour les écraser, poursuit Manany au téléphone, il faudrait des avions ; mais le Tchad n’a que de vieux appareils Pilatus P C-7 livrés par la France dans les années1 980. Et ils rouillent sur place. Habib Boukharouba pourrait-il venir remettre ces appareils en état et former des p ilotes tchadiens? Le Français accepte. Durant l’été, il envoie ses équipes de mécanos et d’instructeurs à N’Djamena. Début 2006, les Pilatus  «retapés» par Griffon, la société de Boukharouba mènent leurs premiers raids sur les positions rebelles.

 

A l’époque, tous les initiés savent que ces assauts bénéficient aussi de l’aide discrète mais décisive de Paris. La France dispose en effet d’une base aérienne à N’Djamena, où sont positionnés 1400 militaires. Si elle n’est pas officiellement engagée dans le conflit, ses Mirage F1 survolent  les troupes rebelles des frères Erdimi et renseignent le Tchad sur les sites à bombarder. «C’était un secret de polichinelle : tous les objectifs attaqués par les avions tchadiens avaient été préalablement identifiés par le 2eme  bureau des éléments français au Tchad,  sur la base  des  informations collectées par nos Mirage F1» confie un officier français alors en poste à N’Djamena.  En outre, Habib Boukharouba avait obtenu l’accord  tacite et non écrit des services de renseignement français C’est du moins ce qui expliquera plus tard, lors de l’enquête judiciaire, son principal associé Denis Allard,  autre personnage incontournable de ce polar sahélien. Pilote d’hélicoptère de l’armée de terre, il a rejoint Boukharouba chez Griffon en 2OO3, où il occupe un poste clé : c’est lui qui fait l’interface entre la société et les services français. La DGSE est alors très présente au Tchad et assure la sécurité du palais présidentiel.

 

Malgré toute cette logistique, sur le front de l’Est, les rebelles résistent. Le Soudan leur fournit des dizaines de pick-up Toyota sur lesquels ils montent des tourelles de mitrailleuses : face à ces colonnes de véhicules ultra-mobiles, lès avions Pilatus, même améliorés par Boukharouba, ne font pas le poids. Le régime a bien quatre hélicoptères, de vieux Mi-171 russes mais ce sont des appareils de transport, incapables de stopper l’avancée des insurgés, qui enchaînent  les victoires. Au sommet de l’Etat tchadien, c’est la panique : au printemps 2006, le président Déby convoque Boukharouba et lui demande de trouver de toute urgence I ‘armement susceptible de renverser la  situation.

 

Sa société Griffon étant enregistrée à  colombes, l’entrepreneur français ne peut opérer sans l’assentiment de Paris. En octobre 2006, il sollicite donc auprès du ministère de la Défense une «autorisation d’intermédiation et de commerce»  de matériel de guerre.  Puis, certain d’obtenir une réponse positive – n’opère-t-il pas, à N’Djamena, en bonne intelligence avec le détachement français?-, il s’occupe de doter le Tchad d’une armée de I’air digne de ce nom. Rien de moins. Le voilà créant, presque de toutes pièces’ une force d’intervention aérienne.  Du iamais-vu. Aux Etats-Unis, il dégotte une version civile de l’avion Pilatus PC-7. En Suisse un autre appareil plus avancé le Pilatus P C-9.  Acheminés au Tchad, ces deux chasseurs sont «militarisés» par les mécaniciens de Griffon sur le tarmac de l’aéroport de N’Diamena. Boukharouba fait ensuite transformer les hélicoptères tchadiens en machines de guerre en les dotant de systèmes de vision nocturne israéliens et de lance-grenades français. Enfin, il achète des lots de bombes air-solMK81 et MK82 enAlgérie et au Pakistan. Son intermédiaire dans cette dernière opération est un aristocrate né en Bourgogne, Henri de Waubert de Genlis, ancien pilote d’essai de Mirage 2000 reconverti dans le courtage en armement, dont il est devenu une figure incontournable, même s’il n’aime rien tant que cultiver le  secret…

 

Mais Boukharouba ne se limite pas à la fourniture, clés en main, d’une flotte d’avions et d’hélicoptères de combat. Il devient une sorte de chef d’état maior bis. Les o conseillers de Griffon’ en majorité algériens, forment et encadrent les militaires tchadiens. Mieux, ils participent à toutes les missions de bombardement. Lors des raids nocturnes, ce sont eux qui manipulent les complexes instruments de visée et de navigation infrarouges. Officiellement  les commandes des appareils restent entre des mains tchadiennes.  Mais la photo que nous publions aujourd’hui

(voir ci-dessous) montre l’envers du décor : on y voit un pilote à la peau très claire… Paris n’ignore rien de ce qui se passe. E t pour cause. Ce sont les camions citernes du service des essences des armées qui ravitaillent les appareils de Griffon sur le tarmac de N’Djamena. Et, quand il le faut, les mécanos français donnent un coup de main pour la maintenance des avions et des hélicoptères.

 

Jusqu’au début de l’année 2OO8, la «petite» armée façonnée par Boukharouba multiplie les raids : Abéché, Am Timan, AmZoir, Biltine, Birak, Goz-Beda…A chaque fois, le scénario est le même : renseignée par les Mirage F l des forces françaises régulières, l’ aviation – en apparence1 00% tchadienne mais encadrée équipée et parfois pilotée par les consultants de Griffon – fond en pleine nuit, tous feux éteints, sur les campements des opposants au régime et déverse son chargement des bombes. Cela dure ainsi pendant près d un an. Jusqu’ au 3O janvier 2O08, quand, d’un coup, 300 pick-up rebelles traversent la frontière soudanaise et foncent à tombeau ouvert vers  N’Djamena. Le 2 février, au terme de deux jours d’une avancée fulgurante, ces troupes atteignent les faubourgs de la capitale tchadienne. Retranché dans son palais, Idriss Déby est en sursis. Son régime ne tient plus qu’à un fil, et Paris ne fait pas un geste pour le sauver. M ais ce sont encore les hélicoptères pilotés par Griffon qui en quelques heures vont renverser la situation et permettre à l’armée gouvernementale de reprendre le dessus. Un résident de N’Djamena se souvient «des tirs en enfilade dans l’avenue Charles de Gaulle et l’avenue de Brazzaville» qui ont stoppé net les assaillants. La rébellion fait retraite en désordre: elle ne se relèvera jamais de cette défaite. Un mois plus tard, leurs contrats remplis et leurs salaires reçus, les équipes de Griffon plient bagage et quittent le Tchad.

 

ArticleNouvelObservateur-Tchad-Juillet2013 (1)


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1 commentaire

  1. Abdou

    A quand le procès des deux complices Sarkozy et Déby pour avoir exporté/importé des terroristes et mercenaires pour tuer les Tchadiens, de 2005 à 2008 ??? Les chefs militaires français disaient vers la fin de leur mission en 2008 qu’ils ne faisaient que donner des renseignements à l’armée tchadienne et faisaient des tirs de sommation sur les positions de l’ennemi pour le faire reculer ; alors qu’ils pilonnaient les rebelles et les populations innocentes jour et nuit, même dans l’obscurité avec leurs équipements à infrarouge !