Cette émotion, ce n’est pas l’ivresse fugace de l’écrivain à succès qui prend sa plume pour écrire un énième roman superficiel, cette émotion, tout d’abord, c’est la gravité que se doit de ressentir tout fils qui perdit un père dans des circonstances aussi tragiques et humiliantes que celles que j’eus à connaître lors de la disparition de mon propre père le 3 février 2008.

Mes chers amis,

Cette date du 3 février 2008 restera à jamais pour moi et ma famille comme une marque imprimée au fer rouge au plus profond de notre chaire, au plus près de notre cœur. Ce jour-là, pendant que des colonnes rebelles brisaient les écueils tendus par ce qui restait de la soldatesque de Deby dans la capitale tchadienne Ndjamena, après un repliement des résistants, la porte de notre domicile était enfoncée par des membres de la garde présidentielle de Deby. Le crépuscule se peinturlurait d’un rouge sang pendant que mon père, le Professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh, par ailleurs opposant démocratique au régime d’Idriss Déby, était emmené sous les yeux de sa femme, ma mère, du dernier de mes frères et du reste de ma famille. Plus personnes, jamais ne le revit. A l’heure qu’il est, mon père a peut-être rejoint le cortège d’ombres de ces martyrs, ceux qui, depuis des décennies, périssent torturés dans les caves hideuses des prisons de par le monde, ceux qui par la folie sanguinaire de quelques hommes ont sombrés bien malgré eux dans le royaume des ténèbres, ceux, anonymes ou non, qui subirent tous le même sort que mon père et à qui il convient de rendre hommage avec déférence.

Aujourd’hui encore je me questionne : quel fut le crime de mon père ? Avait-il fomentĂ© une quelconque rĂ©bellion, s’était-il rendu coupable de crimes de guerre, avait-il lancĂ© un appel Ă  l’insurrection armĂ©e ? Non, et deux fois non plutĂ´t qu’une, je puis rĂ©pondre tout de go, rien de tout cela. Il n’avait fait que croire en ses rĂŞves, il n’avait fait que lutter toute sa vie au sein de son parti d’opposition dĂ©mocratique pour plus de justice et de dĂ©mocratie en son pays, il n’avait fait que tenter de rallumer les Ă©toiles de l’espĂ©rance et de la prospĂ©ritĂ© dans les yeux d’un peuple rongĂ© par la famine et le chaos. Il est des hommes qui regardent les choses qui sont et qui se demandent pourquoi elles sont si injustes. Mon père, lui, s’attardait plutĂ´t sur l’impossible, les utopies, les rĂŞves, les chimères, et se disait toujours : pourquoi pas ?

Alors, chers amis, Ă  l’aune des enseignements de mon père, je voudrais vous dĂ©livrer un message : ne perdez jamais espoir. Car mĂŞme au plus noir de la nuit, au plus profond de la caverne la plus tĂ©nĂ©breuse, une lumière luit toujours, persistante et tenace : cette lumière, c’est celle de la justice. Cette lumière, un jour ou l’autre, je le crois avec force, dĂ©truira ceux qui veulent l’empĂŞcher d’éclater au grand jour. Je sais que ce jour viendra, je suis persuadĂ© que ce jour viendra, il ne peut pas ne pas venir car vous savez tous avec moi quelle sommitĂ© de monstruositĂ© il y a dans le fait d’arrĂŞter arbitrairement un homme, de le priver de sa dignitĂ© et peut-ĂŞtre mĂŞme de sa vie, sans raison, sans foi, sans loi, sauf Ă©videmment celle de vouloir satisfaire des considĂ©rations politiques primaires et hideuses.

Et tous ensemble, nous allons contribuer à ce que ce jour vienne enfin, pour mon père et pour tous ceux qui ont été victime de la tyrannie et de l’annihilation des droits de l’homme les plus fondamentaux. Oui, car il y a une autre émotion qui m’étreint en ce jour, cette émotion, c’est celle de constater, à la lumière du chemin que nous, membres du comité de soutien au Professeur Ibni, avons parcouru ensemble depuis la disparation de mon père, que toute ma vie, je me suis trompé dans ma conception du rapport à l’autre.

Mes chers amis,

Longtemps j’ai cru qu’en ce bas-monde, nous ne cessions de nous toucher, de nous parler, parfois mĂŞme il arrivait que nous nous aimions au lieu de nous haĂŻr, prĂ©tentieusement, je croyais toujours connaĂ®tre celui qui me faisait face. Mais en fin de compte, j’étais persuadĂ© que nous n’étions que des Ă©trangers venant de contrĂ©es si Ă©loignĂ©es les unes des autres que nous ne pouvons qu’être murer dans notre propre silence, un peu comme des ombres Ă©thĂ©rĂ©es assises dans des barques, qui se croisent et se recroisent, sans jamais s’arrĂŞter, sans jamais prendre le temps de s’arrĂŞter, entendant parfois un cri douloureux s’exhalant de l’autre barque mais tellement habituĂ© Ă  en entendre que nous prĂ©fĂ©rons nous boucher les oreilles et baisser les yeux afin de ne pas contempler l’autre se dĂ©battre dans la glue poisseuse de sa propre solitude. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de le croire. Je ne veux plus le croire. On m’a souvent assenĂ© que vivre, c’était ĂŞtre seul. Seul dans ses joies, seul dans ses peines, seul dans ses espĂ©rances, seul dans ses amours, seul dans ses rĂŞves. Mais depuis un an et demi, depuis que j’ai constatĂ© l’immense communion qui s’est indignĂ© contre la disparition humiliante de mon père, je peux dire que tout cela n’est que balivernes. Oui, nous venons de contrĂ©es diffĂ©rentes, oui nous avons des parcours de vie bien divers, des aspirations, des espoirs parfois assez Ă©loignĂ©s les uns des autres mais il y a un rĂŞve qui nous a rassemblĂ© et nous rassemble toujours, un rĂŞve de justice, un rĂŞve de dignitĂ©, et ce rĂŞve c’est de retrouver mon père vivant et de lui rendre les annĂ©es de vie que des sbires Ă  la solde de l’arbitraire lui ont injustement volĂ©es ! Ainsi, il me faut Ă  prĂ©sent dire merci, merci au peuple tchadien qui nous soutient dans notre lutte pour que plus jamais de pareils actes ne se reproduisent, merci Ă  la communautĂ© internationale qui compatit Ă  notre sort, merci aux ONG telles que Amnesty Internationale, Survie, Humann Right dont le soutien Ă  notre combat, technique ou idĂ©ologique, est incommensurable, merci Ă  la communautĂ© tchadienne de France, merci enfin Ă  tous ceux qui se sont unis Ă  nous dans cette bataille pour les droits de l’homme et qui luttent Ă  nos cĂ´tĂ©s par le truchement de confĂ©rences ou de manifestations, qui luttent avec acharnement dans un combat pour confondre la beautĂ© et la vĂ©ritĂ©, un combat pour unir la justice et la beautĂ©, un combat titanesque qui rassemblera tous ceux qui croient en des idĂ©aux et qui, j’en suis sĂ»r, conduira Ă  l’éclatement de la vĂ©ritĂ© dans la disparition du professeur Ibni! Merci, du fond du cĹ“ur, merci ! Grâce Ă  vous, je sais que je ne suis plus seul ! Merci !

Mes chers amis,

Le bon sens commun proclame que le bourreau tue toujours deux fois, la première fois par la hache, la seconde fois par l’oubli. C’est pourquoi le 3 février prochain, à l’occasion de la célébration des deux ans de la disparation tragique de mon père, une grande journée du souvenir sera organisée à Paris pour que jamais, ô grand jamais, la mémoire de mon père et tous les disparus ne connaissent l’oubli et l’indifférence, pour que lors d’un 3 février que nous espérons tous proches, il se tienne à côté de nous, fier et libre, pour demander la libération de tous ceux qui ont été injustement enfermés par des pouvoirs autoritaires de par le monde. Et je vous convie tous à cette journée de souvenir, que ce soit tous ceux qui nous ont déjà accompagnés dans notre difficile lutte ou tous ceux qui voudront se joindre nouvellement à notre juste cause. Sans vous, rien ne sera possible. Sans vous, aucune justice, aucune vérité, aucune réconciliation ne pourra avoir lieu et le passé sera à jamais entaché de nos larmes, des larmes de honte, d’obscurité et de souffrance. S ans vous, ceux qui ont enlevés mon père ne subiront jamais le glaive impartial de la justice internationale. Sans vous, le temps effacera toute trace de la mémoire et de l’humanité de mon père et nous ne connaîtrons jamais le sort qu’il lui a été réservé. Alors, chers frères, lorsque vous célébrerez les fêtes de fin d’année avec votre famille ou vos amis, ayez une pensée, même furtive, pour mon père et tous ceux qui ne pourront fêter cette année encore Noël dans la dignité et la liberté. Que cela n’altère pas vos réjouissances mais ayez juste une pensée, une simple pensée afin qu’ensemble, tous ensemble, nous fassions que l’humanité ne sombre plus jamais dans les ténèbres de l’infamie et de la haine.

Je vous remercie.

Mohamed Saleh