Comme DĂ©by s'autoproclamant prĂ©sident dĂ©mocratiquement Ă©lu du Tchad, vous vous dressez tout de go pour vous introniser spĂ©cialiste incontestĂ© du Tchad et vous vous permettez sans vergogne aucune de donner une image fallacieuse de la rĂ©alitĂ© tchadienne aux milliers de lecteurs de Jeune Afrique. La seule question qui nous vient Ă  l'esprit est alors la suivante : qui ĂŞtes-vous pour affirmer que la situation s'amĂ©liore au Tchad ? Avez-vous seulement dĂ©ambulĂ© du cĂ´tĂ© de Ridina ou de Walia (les quartiers les plus misĂ©reux de N'Djamena) pour nous assĂ©ner que le cadre de vie des Tchadiens change ? Avez-vous vu seulement les enfants affamĂ©s des camps de Goz Beida ou de Farschana, bouches assĂ©chĂ©es et teints maladifs, pour crier Ă  qui veut bien l'entendre que des hĂ´pitaux et des Ă©coles sont construits partout au Tchad par des architectes renommĂ©s ? Avez-vous entendu, rien qu'une fois, les cris Ă©plorĂ©s de veuves dont les maris ont Ă©tĂ© assassinĂ©s par la tyrannie dĂ©byste et qui crient vengeance ? Non, vous n'avez rien vu, vous n'avez rien entendu. Plus grave encore, vous ne connaissez pas le Tchad. La seule chose que vous ayez vu, ce sont les lambris dorĂ©s du palais rose et le soleil se reflĂ©tant sur la carlingue lustrĂ© des Hummers appartenant au clan des Itno. Nous, qui connaissons le Tchad, qui avons souffert dans notre chair des excès du gouvernement dictatorial d'Idriss et de ses sbires, nous, avec tout le peuple tchadien qui n'a pas de quoi manger Ă  sa faim pendant que d'autres engouffrent dans leurs poches des liasses entières de pĂ©trodollars, affirmons que vous avez tort.

Non, le Tchad ne vit pas en harmonie. La présidence de Déby a quasiment érigé la domination de sa famille en règle constitutionnelle. A l'heure actuelle, le clan des Itno et ses acolytes monopolisent tous les postes clés du gouvernement, de l'administration ou encore de l'armée et les dirigeants tchadiens n’appartenant pas à ce clan diabolique ne sont que les bambous qui cachent bien mal la forêt des baobabs Itno. Quant au front de résistance uni, certes il est dirigé par un zaghawa (de la même ethnie, mais ayez l'honnêteté d'écrire qu'il compte en son sein, outre les zaghawa, de nombreux courants de poids qui représentent toutes les ethnies tchadiennes, des gorane aux ouaddaeins en passant par les arabes,les Hadjaraye, les tama ou encore les sara. Non, et deux fois non, la fracture Nord-Sud n'est pas à ranger dans les placards de l'histoire. Les habitants de Sarh, de Mongo ou de Beti ne peuvent oublier avec quelle férocité le président actuel a exterminé les leurs dans les années 80 et la rancœur est encore bien vivace dans ses régions (encore faudrait-il que vous y ayez mis les pieds). Non, et trois fois non, le Tchad ne se modernise pas avec célérité. Il vous faut ici faire la différence entre les quelques quartiers de N'Djamena en pleine reconstruction et un pays entier. Sachez seulement qu'en dehors de la capitale, le reste du Tchad est laissé à l'abandon et aucun progrès notable ne peut être relevé du fait du manque de redistribution de la manne pétrolière. Votre erreur est ici à mettre sur le compte de votre mauvaise connaissance de l'ensemble de la nation tchadienne et votre soucis de considérer les quelques travaux entrepris à N'djamena comme une constante à travers tout le pays.

Ainsi, au vu de vos Ă©crits, les lecteurs avertis que nous sommes balancent entre deux apprĂ©ciations de votre travail sur le Tchad : soit vous ĂŞtes une Ă©nième victime de la propagande doucereuse du rĂ©gime dĂ©byste, soit vous avez Ă©tĂ© contaminĂ© par la maladie du billet vert qui s’attaque Ă  beaucoup de ceux qui cĂ´toient Idriss et sa clique. Vous considĂ©rant encore comme quelqu'un de non dĂ©nuĂ© d'esprit, nous penchons plutĂ´t pour la seconde solution. Alors, au nom de tout le peuple tchadien, nous voudrions vous ramener Ă  la raison et vous rappeler les fondements inaliĂ©nables de l'Ă©thique du journaliste. Il faut ici vous dĂ©partir de toute collusion avec telle ou telle partie impliquĂ©e dans la question tchadienne et prĂ©senter les Ă©vĂ©nements en connaissance de cause pour ne pas induire en erreur les lecteurs de votre journal. Dans le cas contraire, si la position de nègre en titre d'Idriss DĂ©by vous convient, si vous ambitionnez de devenir le nouveau Goebbels de N'Djamena, un Ă©nième Eisenstein de pacotille et si votre seul projet de vie est de relayer la propagande criminelle qui s'Ă©coule de la bouche d'un des dictateurs les plus sanguinaires que l'Afrique ait jamais connue, il ne reste plus qu'Ă  vous souhaitez bonne route et Ă  espĂ©rez pour vous que vous ne croiserez jamais la nĂ´tre.

Vous comprendrez Ă  la lecture de cette lettre, cher Monsieur, que nous ayons l'outrecuidance de ne pas vous saluer,

Brahim Ibni-oumar Mahamat Saleh